Combien gagne vraiment un médecin en France ?
- Le généraliste libéral : un revenu stable dans une profession en crise
- Une activité en pleine mutation : moins de patients uniques, montée du forfaitaire
- Un contexte démographique préoccupant
- Le grand écart des spécialités : des revenus qui varient du simple au quintuple
- L'impact important de l'activité mixte
- Les facteurs principaux qui façonnent le revenu
- L'écart hommes-femmes : une différence de 40% en moyenne
- La géographie : les déserts médicaux génèrent-ils des revenus plus élevés ?
- Les réformes récentes et le "Ségur de la santé"
A l'heure où 32% des généralistes s'apprêtent à partir à la retraite et où la densité médicale s'effondre, la question du salaire des médecins revient souvent, alimenté par des débats récurrents sur l’attractivité de la profession. Demandez à un jeune généraliste installé depuis trois ans : il vous parlera d'emprunt, de charges et de 3 500€ mensuels. Demandez à un radiothérapeute en secteur 2 : le chiffre dépassera les 400 000€. La vérité, c'est qu'il n'existe pas un revenu du médecin, mais une myriade de réalités économiques qui varient du simple au quintuple selon la spécialité, le territoire, le genre et l'âge. À partir des données officielles les plus récentes de la DREES et de l’Assurance Maladie, nous vous proposons dans cet article un décryptage factuel et détaillé des revenus des médecins libéraux en France. Objectif : comprendre ce que recouvrent réellement les chiffres et replacer la question du revenu dans un contexte plus large : celui de la démographie médicale, des conditions d’exercice et de l’avenir du système de santé
Le généraliste libéral : un revenu stable dans une profession en crise
Honoraires versus revenu net
Avant d'aborder les chiffres, une distinction sémantique et comptable s'impose. Quand on parle d'honoraires, il s'agit du chiffre d'affaires brut du médecin, avant toute déduction. Le revenu libéral net, lui, correspond à ce qui reste après paiement de toutes les charges : loyer du cabinet, salaire de la secrétaire, cotisations sociales, matériel, assurances, etc. C'est ce revenu net que mesure principalement l'étude DREES, sur laquelle nous nous sommes notamment basés pour écrire cet article. Cette précision est importante car elle explique l'écart souvent méconnu entre le chiffre d'affaires affiché et ce que le médecin perçoit réellement.
Le revenu moyen : autour de 100 000€ nets annuels
Selon la DREES, le revenu d'activité moyen d'un médecin généraliste libéral s'élève à 98 300€ annuels en 2021. Concrètement, après avoir payé toutes ses charges professionnelles mais avant de payer l'impôt sur le revenu, il lui reste environ 8 200€ nets par mois. Si l'on ne considère que la partie strictement libérale de son activité, le revenu moyen est de 93 500€ (soit 7 800€/mois).
Des écarts considérables derrière cette moyenne
Le revenu moyen masque des disparités importantes au sein même de la profession. Le rapport interdécile (D9/D1) est de 4,3 pour les généralistes. Concrètement, cela signifie que les 10% les mieux rémunérés gagnent 4,3 fois plus que les 10% les moins bien rémunérés. Si l'on regarde les chiffres de la DREES :
- Un généraliste dans le bas de l'échelle (au 10e percentile) perçoit environ 39 500€ annuels (environ 3 300€/mois)
- Un généraliste dans le haut de l'échelle (au 90e percentile) atteint 168 100€ annuels (environ 14 000€/mois).
Cette différence colossale s'explique par de multiples facteurs : volume d'activité, localisation (désert médical ou zone surdotée), ancienneté, mode d'exercice (seul ou en groupe), et éventuellement d'autres sources de revenus (activité salariée mixte, enseignements, etc.).
Une activité en pleine mutation : moins de patients uniques, montée du forfaitaire
L'analyse de l'activité 2024 de l’Assurance Maladie révèle des chiffres intéressants. Un médecin généraliste voit en moyenne 1 615 patients uniques par an, avec une patientèle médecin traitant de 1 033 patients. Mais cette moyenne nationale cache une dispersion extrême :
- Les 10% les plus actifs voient environ 2 600 patients annuellement.
- Les 10% les moins actifs n'en voient que 510.
Cette différence de volume, souvent liée à l'âge, à la localisation ou à une volonté de limiter la charge de travail, se répercute évidemment directement sur les revenus.
Autre transformation majeure : la structure même des revenus change. Traditionnellement, le médecin libéral était payé presque exclusivement à l'acte (consultation, visite). Aujourd'hui, 17% de ses honoraires proviennent désormais de rémunérations forfaitaires, une part appelée à croître avec la refonte en profondeur du système de rémunération.
Cette évolution s'incarne notamment dans la fin programmée du forfait patientèle médecin traitant (FPMT), dont le dernier versement interviendra en mars 2026. Il a été remplacé en janvier 2026 par le nouveau forfait médecin traitant (FMT). Ce dispositif, individualise le montant en fonction de l'âge, de la complexité et de la situation sociale de chaque patient – pouvant atteindre 100 € annuels pour un patient âgé en ALD .
proportion devrait continuer à diminuer au profit d'un forfaitaire de plus en plus central. La téléconsultation, bien que médiatisée, reste marginale dans le chiffre d'affaires (environ 3%), confirmant que la transformation économique passe davantage par la valeur accordée au suivi qu'au simple déplacement de l'acte vers le numérique.
Un contexte démographique préoccupant
On ne vous apprend rien : le contexte démographique est préoccupant. En 2024, la France comptait 51 775 médecins généralistes libéraux conventionnés. Un chiffre en baisse constante depuis 2009 (ils étaient 55 500 en 2000).
Trois indicateurs à retenir :
- 32% des généralistes ont 60 ans ou plus et s'apprêtent à partir à la retraite dans les 5 à 10 ans.
- Seulement 2 026 nouvelles installations en 2024, un nombre insuffisant pour compenser les départs.
- La densité médicale s'est effondrée : de 91 médecins pour 100 000 habitants en 2000, elle est passée à 75,5 en 2024 (-17%).
Cette baisse affecte directement l'accessibilité aux soins et explique en partie la pression subie par les généralistes en activité. Paradoxalement, cette raréfaction pourrait contribuer à soutenir leurs revenus à moyen terme, par l'augmentation mécanique du volume de patients par praticien.
Le grand écart des spécialités : des revenus qui varient du simple au quintuple
Si la situation des généralistes est contrastée, elle paraît presque homogène comparée aux écarts vertigineux entre spécialités. Le rapport de la de DREES 2021 dresse un palmarès éloquent des revenus d'activité moyens.
Le palmarès 2021 des revenus par spécialité
Le top 5 des revenus les plus élevés :
- Radiothérapeutes : 417 500€
- Médecins nucléaires : 283 300€
- Radiologues : 212 700€
- Ophtalmologistes : 191 900€
- Anesthésistes-réanimateurs : 191 700€
Les spécialités aux revenus les plus modestes :
- Pédiatres : 88 400€ (très proche des généralistes)
- Psychiatres : 92 800€
- Rhumatologues : 92 200€
- Dermatologues : 96 800€
Entre le haut et le bas du classement, l'écart est d'un facteur 4,7. Ces différences structurelles s'expliquent par plusieurs facteurs :
- La technicité et le coût des actes : particulièrement élevés en radiothérapie, radiologie ou médecine nucléaire (coût des équipements, produits de contraste, radiopharmaceutiques).
- La durée moyenne des consultations : plutôt courte en ophtalmologie(permettant un volume élevé), plutôt longue en psychiatrie ou en pédiatrie.
- La proportion de médecins en secteur 2 : 82,7% des chirurgiens, contre seulement 4,5% des généralistes.
- La part d'actes réalisés en cabinet versus délégués à d'autres professionnels ou structures.
L'impact important de l'activité mixte
31% des médecins libéraux exercent une activité mixte, combinant cabinet libéral et poste salarié (le plus souvent à l'hôpital public ou privé). Cette pratique, en développement, influence significativement les revenus et remodèle le paysage de l'exercice médical. En moyenne, un médecin en exercice mixte gagne 126 600€ contre 122 900€ pour un libéral exclusif. Pour certaines spécialités comme les généralistes, l'écart est plus marqué : 104 600€ en mixte contre 95 800€ en exclusif.
L'exercice mixte représente souvent une stratégie de sécurisation pour les jeunes installés, permettant de compléter des revenus libéraux encore modestes par un salaire hospitalier stable. Pour d'autres, c'est un choix délibéré de diversification professionnelle, de maintien d'un lien avec la recherche ou l'enseignement, ou une réponse à la pénurie de praticiens à l'hôpital. Dans tous les cas, cette tendance contribue à brouiller les frontières traditionnelles entre médecine libérale et salariée.
Les facteurs principaux qui façonnent le revenu
L'ancienneté
Le revenu médical suit une courbe en cloche au cours de la carrière. Les données DREES 2021 le montrent clairement pour les généralistes :
- Moins de 10 ans d'installation : revenu moyen de 86 700€ (soit 12% de moins que la moyenne générale de 98 300€).
- Entre 10 et 29 ans d'installation : pic à 106 400€ (+8% par rapport à la moyenne).
- 30 ans ou plus d'installation : 103 000€ (léger repli, souvent lié à une réduction d'activité progressive).
Cette courbe s'explique par plusieurs phénomènes :
- La constitution progressive de la patientèle (plusieurs années sont nécessaires pour atteindre un portefeuille stable).
- Le remboursement des emprunts d'installation (achat de cabinet, de matériel), qui pèse lourdement sur les premières années.
- L'acquisition d'une expertise reconnue et parfois mieux rémunérée (fonctions de coordinateur, pratiques avancées).
- La réduction volontaire d'activité en fin de carrière, souvent pour des raisons personnelles ou de santé.
Pour les jeunes médecins, les premières années peuvent être financièrement difficiles, d'autant qu'elles coïncident souvent avec d'importants investissements personnels (achat du logement, famille).
L'écart hommes-femmes : une différence de 40% en moyenne
Les inégalités de revenus entre médecins hommes et femmes restent massives. En 2021, les femmes médecins (41,5% de l'effectif) percevaient un revenu d'activité moyen de 89 500€, contre 148 400€ pour les hommes, soit un écart de 40%. Les causes de cet écart sont multifactorielles et cumulatives :
- Spécialisation différente : Les femmes sont surreprésentées dans les spécialités moins rémunératrices (pédiatrie, gynécologie médicale, médecine générale) et sous-représentées dans les plus rémunératrices (chirurgie, radiologie, cardiologie).
- Temps de travail : Les femmes médecins travaillent plus souvent à temps partiel (27% contre 16% pour les hommes selon d'autres études), souvent pour assumer une plus grande part des responsabilités familiales.
- Plafond de verre et pratiques : À spécialité, âge et mode d'exercice égaux, un écart de revenu persiste, notamment pour les plus hauts revenus, pouvant relever de différences de négociation, de volume d'actes ou de patientèles.
Une lueur d'espoir cependant : l'évolution 2017-2021 montre une légère réduction de l'écart. Le revenu des femmes a progressé de 0,3% par an en euros constants, contre 1,4% pour les hommes. La féminisation croissante de la profession (majoritaire parmi les jeunes diplômés) et une meilleure répartition des tâches domestiques devraient, à terme, accélérer cette tendance à la réduction des inégalités.
La géographie : les déserts médicaux génèrent-ils des revenus plus élevés ?
La localisation d'exercice influence significativement les revenus. Selon la CNAM, les honoraires sans dépassement moyen les plus élevés sont observés dans les Départements et Régions d'Outre-Mer (DROM) : Mayotte (346 000€) et Guyane (291 000€). En métropole, les plus bas se trouvent en Bretagne (188 000€) et en Auvergne-Rhône-Alpes (201 000€). Comment l’expliquer ?
- Moins de concurrence : Le médecin capte une part plus importante de la demande locale.
- Volume de patients très important : À Mayotte, un médecin voit en moyenne 3 697 patients uniques par an, soit plus du double de la moyenne nationale (1 615).
- Majorations pour éloignement et frais de déplacement plus fréquents.
- Honoraires parfois plus élevés face à une demande non satisfaite et à des coûts d'exercice plus importants.
L'Ile-de-France présente une situation singulière : c'est la région de métropole avec la densité la plus faible (46 médecins/100 000 habitants) mais sans que cela ne se traduise par des revenus significativement plus élevés que la moyenne. La concentration de l'offre hospitalière publique et privée, la mobilité des patients vers les régions limitrophes, et une forte proportion de médecins à temps partiel ou en activité mixte expliquent cette particularité.
Les réformes récentes et le "Ségur de la santé"
Le "Ségur de la santé" (2020) et les négociations conventionnelles qui ont suivi ont marqué un tournant avec une revalorisation tarifaire historique pour la médecine générale. La consultation de base est passée de 25€ à 26,50€ en 2022, puis à 30€ depuis le 1er novembre 2024. Cette augmentation de 20% en quelques années vise explicitement à revaloriser l'acte clinique fondamental et à améliorer l'attractivité de la spécialité.
L'impact sur les revenus nets sera probablement observable dans les futures études de la DREES. Toutefois, cette hausse ne doit pas masquer d'autres enjeux structurels : la réduction du "trou de la Sécu", la complexification du système de rémunération (forfaitaire, ROSP, FMT), et la nécessité de réduire les charges administratives qui pèsent sur le temps médical.
Alors, combien gagne vraiment un médecin en France ? La réponse tient en une phrase : ça dépend. Beaucoup. Cela dépend de la spécialité. Du territoire. De l’ancienneté. Du mode d’exercice. Du secteur conventionnel. Du genre aussi. Entre 39 000 € annuels pour certains généralistes en début de carrière et plus de 400 000 € pour certaines spécialités techniques, on ne parle pas d’une fourchette… mais d’un éventail. Réduire le débat à un chiffre moyen n’a donc pas beaucoup de sens. La vraie question n’est pas seulement « combien gagnent-ils ? », mais dans quelles conditions exercent-ils, avec quelle charge de travail, quelle pression démographique, quelle reconnaissance ? Car derrière les revenus, il y a un système de santé sous tension. Une génération qui part à la retraite. Une autre qui hésite à s’installer. Des territoires entiers qui peinent à recruter. Et une profession qui évolue, entre exercice mixte, montée du forfaitaire et transformation des attentes en matière de qualité de vie.